Les enfants violées ont été tordues, elles ont des défauts qui sont toutefois explicables.
Lorsque les enfants sont maltraitées, elles ont tendance à rester égocentriques à l'âge adulte, n'ayant pas la possibilité de se décentrer de soi pour s'intéresser aux autres. Etant tourmentées par des souffrances insaisissables grâce ou à cause de l'oubli, l'enfant ne peut pas pas s'intéresser vraiment aux autres, il a trop à faire avec ce qui le ronge intérieurement.
Cela ne veut pas dire que tous les adultes égocentriques ont été incestées. Mais chez celles qui sont en dépression, c'est un sujet à creuser sérieusement.
Cela a constitué un vrai choc pour moi : je pensais que je savais écouter les autres, que je m'y intéressais. Mais en réalité je ramenais tout à moi sans m'en rendre compte. Je ne m'intéressais aux autres que pour y retrouver des morceaux de moi-même.
J'ai par exemple toujours considéré que les mecs avec qui j'étais en couple devaient prendre en charge mes problèmes. Je ne m'en rendais même pas compte, mais c'était normal que les types avec qui je sortais devaient prendre en charge mes besoins physiques (sous la forme de prévenance : t'as froid, t'as faim ?) et aussi émotionnels (je suis là pour toi, c'est moi qui doit te satisfaire sans que tu aies à parler). En réalité c'est un père que je cherchais, le père que je n'avais pas eu : attentionné, attentif à mon bien être.
C'était pareil pour mes amitiés : je cherchais la fusion, c'est-à-dire la possiblité d'être comprise instantanément. Je rêvais d'avoir une amie avec qui je pouvais tout faire, comme une soeur avec qui il est naturel de faire ensemble les moindres démarches quotidiennes.
Dans cette attente le rêve d'être comprise sans devoir parler prend une grande place. C'est l'image du "coup de foudre" qui me vient : la rencontre de l'autre où l'entente est parfaite. Mais cette économie de la parole est dévastatrice dans les relations. En croyant que l'autre lit dans mes pensées je vis dans l'attente permanente que l'autre corresponde à ce que je souhaite. J'ai mis un temps infini à comprendre cela.
Je déteste beaucoup d'aliments, au point que mes amies hésitent à m'inviter à manger. C'est encore un détail très signifiant que personne ne cherche à comprendre. Or je peux expliquer précisément pourquoi je n'aime pas chaque chose.
Par exemple, je n'aime pas l'estragon car c'était le seul remède que ma mère m'avait trouvé contre mes crises d'asthme. Elle m'avait emmenée consulter un allergologue pour de l'asthme et de l'urticaire. Résultat : i lm'avait donné le traitement que l'on donne à ceux qui ont la maladie de Parkinson, et strictement rien contre l'asthme. J'ai géré seule mes crises d'asthme pendant toute mon adolescence. Mais ma mère pour me soulager elle avait vu quelque part que l'huile essentielle d'estragon soulageait les crises d'asthme. Evidemment ça n'avait strictement aucun effet sur mes crises, mais j'en ai respiré longtemps. Je trouvais l'odeur agréable, mais j'ai fini par associer ce parfum à un épisode désagréable et je ne peux plus en manger.
Je n'aime plus les oranges parce j'ai assisté au décès d'une amie chère au moment où son oranger donnait à plein, et je n'ai jamais mangé d'oranges aussi bonnes, évidemment directement cueillis sur l'arbre les fruits sont fantastiques.
C'est un classique d'associer un goût ou une odeur à une expérience douloureuse et de refuser ensute l'aliment. Le souci, c'est que chez les enfants maltraitées il existe beaucoup plus d'expériences douloureuses que chez les enfants bien traités, et donc plus d'occasion de rejet des aliments ou des parfums acceptés par toutes.
Beaucoup de gens ont des problèmes pour digérer tel ou tel aliment. Je me demande dans quelle mesure ces difficultés ont un sens psycho-somatique. Chez moi l'exemple le plus sordide de difficulté avec un aliment, je l'ai compris il y a seulement deux ans, en lisant le Berceau des dominations de Dorothée Dussy. Je n'ai jamais aimé manger de la soupe : boire des aliments liquides m'a toujours gêné car j'avale de l'air avec et j'ai du mal à digérer après, alors même que ce sont de simples légumes inoffensifs. Mais lorsque j'ai lu le passage où elle en parle... j'ai eu une sueur froide et j'ai été plongée dans un abime de perplexité.
Parfois des amies ont peur de mes colères. Un geste ou une parole qu'elles estiment anodines peuvent me faire entrer en rage. Pourtant jamais mes paroles ne dépassent mes pensées, je fais toujours très attention à mes paroles, même lorsque j'explose de colère.
Il faut aussi tenir compte de deux choses lorsqu'une femme hausse la voix : cela gène ses interlocutrices parce qu'une femme se doit de rester posée, ce qu'on tolère très bien d'un homme. Ensuite, la plupart des gens ont peur du conflit que cela soulève. Pourtant un conflit permet de confronter les points de vue, d'exprimer les problèmes.
J'avais un ami qui avait peur de moi. Il ne me le disait pas, mais parfois quand il me parlait je sentais qu'il marchait sur des oeufs, il y mettait trop de formes. Pourtant chaque fois qu'il disait quelque chose qui m'énervait, je lui expliquais pourquoi ça m'agaçait.
Jamais je ne m'énerve pour rien, j'ai toujours une bonne raison. J'ai appris justement à exprimer ce que cachent mes colères. J'ai compris que ce sont de veilles injustices auxquelles j'ai été confrontée très jeune, sans pouvoir y remédier. J'ai passé du temps à ne plus les subir, à les accepter et surtout à comprendre ce qu'elles venaient faire dans ma vie.
C'est vrai que vu d'un oeil extérieur, elles surgissent d'un coup, apparemment sans raison. Elles sont le résultat de la libération d'une vieille répression. Le bouchon saute d'un coup.
Le bon exemple c'est quand je commence à bricoler, par exemple pour démonter un robinet. Comme je n'ai pas l'habitude, je prends du temps et parfois je m'impatiente. Je demande alors conseil à mon compagnon, ce que je ne fais déjà pas de gaîté de coeur, cherchant un maximum à me débrouiller seule. Mais en plus celui-ci qui a tendance à me prendre la pince des mains et à finir le travail.
Voilà tout à fait le genre de situation qui me rend dingue, car d'aussi loin que je me souvienne, ça a été le mode d'éducation de mes parents : je tentais un truc, ça n'allait pas assez vite pour eux, hop, ils m'arrachaient ce que j'avais en main pour terminer l'affaire. Je crois que ça a été tellement systématique que même après plusieurs années de conscientisation, j'ai toujours la rage quand quelqu'un me prend quelque chose des mains. Je n'ai donc pas vraiment fini de traiter le problème, car l'ampleur de ma colère étonne toujours mon entourage. Mais je suis désormais en capacité d'expliquer aux autres la raison du surgissement de cette émotion qui les effraye tant.