Survivre un peu

Symptômes › Les relations

 

Les  relations avec les autres

Les enfants incestées ont de nombreux problèmes avec les autres humains. Faire confiance est le premier souci.
Lorsqu'on est enfant, comment faire confiance aux adultes lorsque ceux qui vous élèvent sont défaillants ? C'est un problème complètement ignoré.

 Le  décalage  entre  les  incestées  et  les  gens  "normaux" 

Non seulement l'incestée ne parle pas, mais en plus elle se méfie de toute figure d'autorité. Et cela toute sa vie. Dénigrée au quotidien, dans un univers où les claques tombent de façon arbitraire, commet faire confiance aux adulte quand ceux qui nous servent de modèle sont maltraitants ? D'autant qu'avec les supers pouvoirs développés par les incestées, elles détectent immédiatement ceux qui sont susceptibles de lui faire du mal.

Ce petit détail contribue évidemment à ce que l'inceste ne soit pas révélé. A qui se confier quand les adultes censés prendre soin de vous vous martyrisent ?
>Donc oui, les adultes qui s'occupent de l'éducation des enfants ne sont pas formé à gérer les révélations d'inceste. Mais elles ne sont même pas formées à gérer les situation de maltraitance tout court. Et la plupart du temps, elles contribuent elles-mêmes à ajouter de la maltraitance à la vie des enfants, sans même le savoir.
A quand une étude sur le vécu éducatif des enfants ? Ça serait édifiant, on tomberait de haut. Et à mon avis les plus maltraitées ne sont même pas celles qui sont victimes de maltraitance familiale, mais celles qui sont sorties de leur famille toxique ! Quelqu'un interroge-t-il les enfants placées ?

 Une  intégration  sociale  difficilee

C'est un peu la même chose que de mettre une prolo dans une réceptions mondaine : elle va avoir l'air inconvenante et ne fera rien de ce qu'elle devrait. Quand on considère qu'on ne vaut rien, on ne renvoie pas une image positive de soi.
J'ai passé mon début d'âge adulte à dire "bof" et "je sais pas".
J'ai toujours suivi les autres pour ne pas être exclue car j'étais déjà exclue dans ma famille : mes sœurs avaient 6 et 8 ans de plus que moi et m'ont toujours fait sentir que je les ennuyais. Mon à mon frère, quand j'avais 8 ans, il en avait 12 et il était alor dans sa phase « viriliste » adolescente et je l'évitais car son jeu préféré dès qu'il me croisait était de me taper du poing en haut de l'épaule.

 J'ai donc toujours eu une soif de reconnaissance et d'amour qui devait être très visible. Je suis allée deux années de suite en colonie de vacances, à 9 et 10 ans, où j'ai vécu l'horreur. J'étais seule toute la journée car je n'arrivais pas à m'insérer dans les groupes d'enfants de mon âge. Dès le premier jour elles formaient des équipes et participaient avec enthousiame aux activités organisés par les « monos ». Moi je n'osais parler à personne, je n'avais pas envie de courir partout et je trouvais les activités proposées stupides ou trop sportives. Je détestais la compétition car je perdais dans tous les jeux.

Par exemple j'ai encore des souvenirs cuisants de la "balle aux prisonniers", jeu que j'ai toujours détesté car je n'ai jamais su lancer la balle et je me sentais véritablement traquée par cette balle, qui me tapait toujours en me faisant un mal de chien. Toutes les autres adoraient ce jeu et moi j'avais juste envie de me mettre à pleurer quand il commençait. Là encore je ne pouvais pas m'enfuir.  Je crois me souvenir que j'étais assez forte pour esquiver les balles et réussir à être dans les dernières éliminées, et c'était le pire parce qu'il restait alors toujours les garçons qui prenaient un malin plaisir à lancer la balle très fort pour se venger des dernières filles qui restaient.

Je me rends compte en écrivant cela de la dimension symbolique de ce jeu : dans ma vie de petite fille j'arrivais à esquiver cette balle de la part des autres enfants, mais pas celle du prédateur de ma famille.

En colonie pendant la journée je m'emmerdais comme jamais car j'aurais juste voulu être seule pour lire ou m'occuper avec trois bouts de bois. Le soir je pleurais toutes les larmes de désespoir car je voulais rentrer chez moi.

Au cours de ces deux années, dès que j'ai trouvé une animatrice suffisamment bienveillante pour me prêter attention,  je la collais autant que pouvais. J'étais tellement en manque d'affection, et je n'avais pas appris à me limiter :  je la réclamais tout le temps, y compris le soir où j'allais taper à la porte des monos jusqu'à ce que je me fasse dégager où qu'elle vienne me voir. Mes parents ne me faisaient jamais de câlins et ne me lisaient pas d'histoires avant de dormir, aussi j'étais éperdue de bonheur que quelqu'un m'accorde de l'attention de façon désintéressée.

Ce symptôme est toujours vivace actuellement : j'ai du mal à croire qu'on puisse s'intéresser à moi. C'est après la levée de mon amnésie traumatique, à 31 ans, qu'une bonne âme m'a expliqué que j'attendais beaucoup trop des autres, que parfois j'étais pot de colle, que je voulais "fusioner" avec ceux que j'apprécie.

Une foule de normes sociales sont inconnues des incestés. Recevoir des compliments, prendre soin de soi, qui nous l'apprend ?

Est-ce que les autres enfants n'avaient finalement pas le droit de me taper puisque les adultes me traitaient comme un jouet ?
Après tout, mes parents qui me dévalorisaient sans cesse devaient avoir raison. Et tous pouvaient se moquer de moi, je ne valais pas grand chose au fond.

Les traumatisées ne savent pas évaluer leurs besoins et ont tendance à laisser les autres décider pour eux. Jusqu'à mon analyse, je pensais ne pas avoir d'opinion propre et j'étais contente de suivre les autres. Je croyais au prince charmant et j'attendais le jeune homme qui allait m'embarquer pour une vie de rêve.
Aussi, lorque notre univers ne contient que des relations tordues, compliquées, on les reproduit. Cela peut sembler d'une folle banalité ce que je dis là, mais c'est agissant. J'ai longtemps tout attendu de mes petits amis. Je pensais que c'était à eux de combler mes besoins et mes envies. En parallèle, je ne pensais pas être autorisée à émettre un besoin quelconque. Et si la relation n'allait pas, je changeais de mec.

 Je  ne  m'identifie  pas  à  mon  genre 

Je suis une fille manquée. Mes sœurs se sont occupées de moi quand j'étais en bas âge, puis en grandissant je cherchais à les imiter et je les suivais partout comme toutes les petites sœurs. Or avec notre grande différences d'âge (6 et 8 ans), elles passaient leur temps à m'esquiver. J'ai pourtant passé mes cinq premiière années avec ma mère car je n'allais pas à l'école. Mais elle ne m'a transmis aucun renseignement pratique concernant la façon de m'habiller, le maquillage, les divers accessoires que les femmes se doivent de maîtriser.

Les questions dites "féminines" me sont donc longtemps restées étrangères. J'ai bien jouée à la poupée jusqu'à l'adolescence, mais je ne partageais pas les centres d'intérêts des filles de mon âge. A l'école primaire je m'étais liée d'amitié avec une autre petite fille qui n'avait pas le droit de sortir de sa maison après l'école. Pourtant on habitait dans un petit village, dans la même rue, mais son père traitait ses filles comme des recluses. 
J'ai tout de même trouvé un autre complice dans une famille voisine, un garçon de mon âge. En effet, un an après notre déménagement, on a lié connaissance avec une autre famille dans la rue d'à côté, qui avait des enfants du même âge. Nous étions quatre enfant dans chaque famille, trois filles et un garçon chez nous, trois garçon et une fille de l'autre côté.
Comme j'étais la petite dernière et que tous les autres avaient le droit de fréquenter les enfants de cette famille, je partais avec mes frère et sœurs. Ces rencontres m'ont aidé à faire le deuil de mon pays natal et cela m'a apporté bien plus, car j'ai enfin trouvé dans cette famille des femmes bienveillantes avec moi et un modèle familial complètement différent, qui m'a ouvert l'esprit.

J'ai donc lié une amitié indéfectible avec le petit dernier de cette famille. Nous avons fait toute notre scolarité ensemble, jusqu'après l'université où nous avons cohabité.
J'ai donc grandi avec des mecs, parce que passé sa période "viriliste", je suis devenue très complice avec mon frère et régulièrement je partais à l'aventure avec lui, mon ami et son frère plus grand. Au final de 9 à 18 ans j'ai passé beaucoup plus de temps dans cette famille qu'avec mes parents, et j'ai appris les codes des garçons en étant constamment avec eux.

C'est quelque chose d'étrange que d'être une femme et d'avoir grandit avec des hommes. Je considère que j'ai une approche masculine des choses qui se manifeste sans bruit dans ma façon d'aborder les problèmes et même dans toute ma façon de vivre.
Si vous ajoutez à cela le fait que je me méfie des femmes parce que celles de mon entourage m'ont rejetée, je peux affirmer que me sens toujours très mal à l'aise en compagnie exclusivement féminine. Lorsque j'arrive dans un endroit inconnu, c'est vers les hommes que je vais d'abord, et avec lesquels je suis la plus spontanée.

Depuis la révélation de l'inceste j'ai pris conscience de cela et j'ai tenté de « réintégrer » ma féminité. J'ai dû demander de l'aide aux rares amies que j'avais pour qu'elles me donnent des conseils de tenues ou de maquillage, car jamais je n'avais prêté attention à cela. Je me souviens que j'avais longuement hésité, j'avais honte de demander des choses tellment basiques pour elles. 

 car  l'éducation  fait  le  genre 

Je me considère ainsi aux premières loges pour constater à quel point la société est réellement faite pour les hommes, et quels efforts les femmes doivent fournir pour s'adapter en permanence en courbant l'échine. En effet, au-delà des différences de caractère individuel, je vois clairement à quel point l'éducation modèle l'identité de genre.

De façon criante, je vois à quel point les garçons sont beaucoup plus libres que les filles. Et je le vois dans les plus petits détails, dans les choses dont personne ne parle. Au garçons, on interdit rarement les expressions corporelles comme cracher, roter… qui sont des choses strictement interdites aux filles. Dès le plus jeune âge, une fille doit rester sur ses réserves, un garçon peut s'énerver, courir, sauter, prendre des risques avec plus de latitude. Tout ça commence très tôt. Les choses changent petit à petit. Mais les résidus sont d'autant plus coriaces que ces comportements s'apprennent toute petite.

Un simple exemple pour exprimer cette différence : les habits.
Il y a quelque temps, sur les réseaux sociaux, une femme a subi des attaques parce qu'elle disait que les poches des pantalons des femmes sont plus petites, voire inexistantes, et que ces poches sont un marqueur de statut social. Mais elle a évidemment raison !
Pour moi, le pire ce sont les sacs à main, qui sont une manière criante de marquer le genre socialement. Ça m'a toujours agacé de ne pas trouver de poche intérieure dans les manteaux des femmes, car j'ai toujours détesté les sacs à main. C'est effectivement un accessoire qui entrave les gestes, et qui entrave aussi plus surnoisement la réflexion, car sans cesse il faut penser à ne pas l'oublier !
Plus grave, cela en fait un objet de prédation. C'est la grande affaire, le scandale intégral : pour moi en tant que femme, tu t'encombres avec des tas de trucs qui te mangent une partie de ton énergie, et qui sont en permanence source d'inquiétude car potentiellement susceptibles d'être volés (comme les sacs, les bijoux). Ces accessoires actualisent la possibilité pour les femmes de se faire agresser. Cela fait des femmes des victimes par nature.

Autre chose qui m'agace : le manque de confort des habits. Pouvez-vous m'expliquer pourquoi mes slips des femmes contiennent deux fois moins de matière que ceux des hommes ? Le tissus des culottes des femmes est toujours plus fin et contient toujours moins de métrage que ceux des hommes. Est-ce que c'est parce que j'ai naturellement moins froid aux fesses que mon compagnon ?
Pourquoi les femmes sont-elles toujours bras nus et pas hommes ? Regardez bien dans les séries ou n'importe où à la TV. On attend socialement des femmes qu'elles mettent des vêtements légers, donc qu'elles aient froid ! Messieurs, je vous invite une seule fois à porter des bas en plein hiver et on reparle de cette question.

Mais le pire n'est même pas là. Le pire est dans l'image que les femmes ont d'elles-mêmes elles-mêmes se dévalorisent sans cesse. Je me bats au quotidien contre les expressions courantes comme : "je suis une quiche" ou "je suis un peu blonde". Mais quel homme dit ça ?

Evidemment, mon identité « mixte » ne tient pas seulement au fait que j'ai grandi avec des mecs. Il y a autre chose, quelque chose de plus terrible, qui a barré la route à cette féminité que j'ai un moment véritablement haïe et reniée. Pour moi, pendant des années, pendant des siècles, je ne voyais les filles que comme des objets destinés à une seule finalité : séduire. Donc exister seulement pour les autres. En pratique, ça n'est pas totalement inexact. Mais j'ai refusé d'endosser cette identité car cela impliquait à mes yeux bien trop de compromis et de soumission.
Dans le tableau des symptômes de l'inceste, cette question revient souvent. Les gens disent que l'un des signes d'agression sexuelle est le fait qu'après cela, la victime ne s'habille plus comme une "vraie" femme, ou qu'elle prend moins "soin d'elle".  Ces propos mettent au fond toujours l'accent sur ce qu'on considère comme naturel chez les femmes : s'habiller léger, se maquiller. Mais la société construit cette inégalité de genre, voire même qu'elle est construite sur cette faille.

Je sais maintenant que l'identité féminine est une identité en soi qui peut exister sans se comparer sans cesse à l'identité masculine. Mais elle n'est pas prête de se montrer au grand jour. A ma rébellion contre l'arbitraire de la mode et les comportements futiles chez les filles que je voyais autour de moi se mêle la question de la liberté face à la soumission machiste.

Voilà donc ce qui m'accompagne depuis l'enfance : un décalage permanent. Le manque de codes, ces comportement sociaux de sociabilité que tout le monde apprend dans les jeunes années, sans même s'en rendre compte.